France-Chili

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El viaje de Ana

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Le voyage d’Ana

Chili-France / 88 min. / Français-Espagnol (sous-titré en Français)

Un film de Pamela Varela

Avec : Astrid Adverbe, Dimitra Kontou, Maritza Gonzalez

Synopsis : Ana, une jeune photographe, travaille sur un film qui dresse le portrait d’Andréa de Alphonse, une française mariée à un poète chilien au début du XXe siècle, et qui s’exilera au Chili à la mort de son mari. Entre la France et le Chili, tiraillée entre la réalité de ses rencontres et la présence toujours plus forte du personnage d’Andréa, Ana va voir son destin basculer progressivement.

Sortie le 29 septembre 2021


En exclusivité au Saint-André-des-Arts

Séances tous les jours à 13 heures du 29 septembre au 26 octobre.

Sortie le 29 septembre 2021


Dialogue avec Pamela Varela

Comme point de départ, l’œuvre d’un poète chilien peu connu, Francisco Contreras, né à la fin du XIXe siècle, et de sa muse française, Andréa de Alphonse.

Il y a quelques années de cela, en Dordogne, non loin de Ribérac, dans la maison de ma mère, j’ai trouvé un poème griffonné dans un vieux cahier. C’était Luna de la Patria, écrit par Francisco Contreras en 1911. Ce poème, je l’ai lu et relu maintes fois, faisant écho à ma propre histoire de déra- cinement et aux nombreuses questions qui avaient surgies au fil des an- nées. J’ai demandé à ma mère d’où il venait. Elle m’a raconté qu’elle l’avait rapporté dans ses bagages lorsqu’elle a quitté le Chili en 1973. Elle ne se souvenait de rien d’autre, sinon d’une légende qui racontait que la veuve du poète serait partie après la mort de son mari au Chili. Elle aurait erré dans le pays avant de s’installer près d’un village perdu entre la Cordillère et l’océan. Je n’en su pas davantage.

Il y a quelques années j’ai appris qu’un avocat chilien de la région de Chil- lan, amoureux de littérature, avait pris contact avec les municipalités de Quirihue au Chili et de Ribérac en France, où Francisco Contreras était enterré, afin d’exhumer les ossements de l’écrivain dans le but de les ra- patrier depuis la France vers le Chili où ils devaient rejoindre ceux de son épouse, Andréa de Alphonse.

Cette femme avait donc bien existé, et la légende se confirmait : elle aurait vécu seule dans une baraque aux murs incrustés d’agates, dans l’un des lieux les plus reculés du Chili. Elle aurait eu une vie de solitude et de dénuement, dévolue à l’œuvre de son mari et à la rédaction de ses propres mémoires, jusqu’à sa mort en 1991.

C’est à ce moment là que j’ai commencé à m’intéresser de plus près à l’œuvre du poète, mais surtout à la vie romanesque d’Andréa. Il existait de toute évidence un lien profond qui les unissait en totale symbiose avec l’œuvre littéraire. Le poème Luna de la Patria m’obnubilait, et allait devenir en quelque sorte la colonne vertébrale du film.

Deux femmes : Andrea, l’épouse de Francesco Contreras, et Ana, jeune photographe partie sur les traces de la première au Chili. La rencontre de deux personnages : l’un réel, l’autre fictif, incarnés par Astrid Adverbe.

Lorsque je me suis mise à imaginer ce film et faire les premiers repérages en France et au Chili, j’ai pensé qu’Andréa pourrait être l’héroïne d’une fiction. Assez vite, j’ai senti que le réel réclamait sa part. J’étais fascinée par le destin de cette femme, mais également par ce qu’il provoquait chez les autres, chez tous ceux qui l’avaient rencontrée, et que je commençais à filmer. Au fur et à mesure de mon voyage, de mes rencontres espérées et inattendues, je me rendis compte de l’emprise qu’avait cette histoire sur ma propre personne. J’ai commencé à me sentir en totale empathie avec Andréa, avec ce qu’elle avait pu ressentir ou exprimer, à travers ses doutes et ses espoirs. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à imaginer un per- sonnage fictionnel : Ana.

Nous avons travaillé par touches avec Astrid Adverbe en gardant bien en tête qu’à la fois elle incarnerait un personnage, mais qu’elle-même allait faire l’expérience du voyage, tout comme Andréa. La nature d’Astrid, sa physionomie intemporelle, me permettait de la placer dans un espace in- déterminé liant à la fois le passé et le présent. Ainsi, le temps et l’espace se trouvent au cœur du voyage que va effectuer Ana/Astrid, depuis ses interviews récoltés dans le sud-ouest de la France auprès des derniers proches de Andréa de Alphonse, jusqu’aux premiers bouts d’essai de la fiction qu’elle entreprend, qui la mènera successivement de Santiago, la capitale chilienne, aux flancs de la cordillère des Andes, là-même où réa- lité et fiction vont s’affronter autour des personnages fascinants que sont Francisco, le poète et amant, et Andréa qui ne cesse de hanter Ana au point de l’entraîner dans une complexe remise en question d’elle-même.

Sur le parcours de ces êtres absents, Ana va découvrir un temps poétique, par essence immatériel, symbolisé par des rencontres fortes comme avec cet autre poète qui lui donnera les clés pour comprendre ce qui anime pro

fondément l’âme des poètes du Sud, et un étrange iranien, écho envoûtant d’un secret qui, une fois révélé, va entraîner Ana dans un trouble si puis- sant que son identité va basculer, au point de se fondre progressivement dans le personnage même d’Andréa. On ne saura pas clairement si elle s’invente une vie, proche de celle d’Andréa, ou si c’est effectivement la sienne dont elle évoque les souvenirs. Je me suis attachée à ne donner que très peu de références visuelles de la véritable Andréa de Alphonse afin de rendre possible cette substitution troublante. Cinématographiquement, ce glissement opère comme une dissolution : le personnage d’Andréa s’éva- nouit doublement lorsque Maritza, la jeune indienne qui vécut avec Andréa une grande partie de sa vie, raconte les derniers moments de sa mort. A partir de là, on ne parlera plus d’elle, Ana ayant pris entièrement sa place.

Le film tout entier repose sur ce subtil balancement entre réalité et fiction, passé et présent, France et Chili.

Je pense que le montage a été le moment le plus complexe. Après avoir constitué une première structure du film qui mêlait déjà très largement ré- alité et fiction, Il fallait créer un espace singulier au film en travaillant sur les rapports du présent/passé, paysages France/Chili, Andréa/Ana. Je me suis alors appuyée sur le texte littéraire à l’origine du film. Le poème dé- roule un lien aux paysages, aux temps et aux fantômes du film, entêtant comme une prière obsédante. La voix d’Ana qui dit Luna de la Patria plante une relation directe avec le passé. Cette voix va laisser petit à petit la place au corps incarné d’Ana, au réel de ses rencontres et à la fiction qui se dé- ploie. L’idée étant qu’à mesure que l’on avance dans le film, Ana n’est plus dans la projection d’un certain passé imaginé, mais bien dans l’action d’un présent réinventé.

Le film, je crois, s’est construit comme un espace de digressions, un puzzle que le spectateur construit à mesure qu’il se laisse aller au voyage. L’idée du puzzle était présente très en amont de l’écriture, puisque ce qui m’inté- ressait avant tout était de savoir comment mettre en scène cette histoire

qu’on me relatait à chaque fois de façon différente. C’était comme imagi- ner une sorte de symphonie polyphonique visuelle. Le film s’est construit par strates, mêlant les matières, les couleurs, les éléments et les textures d’image, mettant régulièrement en lumière leur lien avec une dimension plus temporelle, à une plongée dans la matière-temps caractérisée par des scènes à priori bien plus réalistes.

De la Dordogne jusqu’au pied de la cordillère des Andes, on voit le paysage se transformer petit à petit.A l’image d’Ana ?

En effet, au temps poétique dont je viens de parler va se superposer un temps matériel sur le parcours d’Ana vers cette transformation. C’est la nature, l’espace du ciel azuré, les paysages immenses, en France puis au Chili, qui vont également participer à absorber peu à peu la jeune femme pour lui proposer une alternative de vie à laquelle elle ne s’attendait cer- tainement pas, mais à laquelle elle va s’abandonner jusqu’à faire de cette nature recomposée l’espoir d’un renouveau et d’une vie différente. Ce film, je l’ai imaginé comme une évocation symbolique d’un parcours initia- tique*, un retour au Chili, et une double rencontre avec mes terres, celle de Contreras et celle de mon enracinement en France, la Dordogne.

* Ce film est le premier volet d’un diptyque, recto/verso de l’histoire d’un déracinement. Le second volet, Y DESPUES, plus directement autobiographique, a été sélectionné dans plusieurs festivals au Chili, dont FIDOCS à Santiago du Chili, et est à ce jour encore inédit en Europe.

«UNE INTELLIGENCE INOUÏE DES IMAGES !»

«Le voyage d’Ana est un film vertigineux qui travaille de manière profonde et puissante la question poétique. Mais avant tout cette histoire met à jour une vérité essentielle rarement convoquée de cette façon, le film dit en effet que notre histoire est détenue par l’histoire des autres. Que l’huma- nité des hommes circule et se rejoint, qu’il n’y pas de frontière hermétique entre le destin des uns et le destin des autres. Et que c’est précisément de cela que la poésie tire son universalité. En ce sens c’est un film éminem- ment politique, mais qui ajoute à cette force une intelligence inouïe des images. Il y a là sans cesse une façon d’inscrire le corps dans le paysage, le corps épouse le lieu, le décor, le pays. Le corps boit l’exil et le restitue par le mot, le poème, le chant. Enfin le vocabulaire de PamelaVarela abolit littéralement l’espace artificiellement construit d’ordinaire entre le témoi- gnage, l’intention documentaire et l’ampleur narrative. Ce film est un bou- leversement.»

THIERRY ILLOUZ l AVOCAT, ROMANCIER, AUTEUR DE PIÈCES DE THÉÂTRE.

Crédits : © Les films du poisson.

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